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Effondrement de la biodiversité sauvage et cultivée

  • 2020-02-01 09:34:30.0
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La biodiversité sauvage s’effondre à un rythme vertigineux, compromettant le maintien de fonctions essentielles dans les écosystèmes cultivés comme la pollinisation, la régulation des bioagresseurs, ou l’entretien de la fertilité des sols. La diversité cultivée a elle aussi beaucoup diminué, rendant les cultures plus vulnérables aux perturbations et limitant leur potentiel d’adaptation aux nouvelles conditions environnementales.

L'ampleur et la vitesse à laquelle décline actuellement la diversité de la vie sur Terre sont comparables à ce qui s'est passé lors des cinq grandes crises d’extinction massive des temps géologiques. La crise actuelle résulte quant à elle de l’exploitation et de la destruction des écosystèmes par les sociétés industrialisées. Les populations de vertébrés sauvages ont diminué de 60 % en une quarantaine d’années (Figure 4) et environ un million d’espèces sont aujourd’hui menacées d’extinction.

Figure 4 : Évolution de l’Indice Planète Vivante entre 1970 et 2014. L’Indice Planète Vivante est un indicateur de l’état de la biodiversité animale mondiale. Il mesure l’abondance de milliers d’espèces de vertébrés dans le monde entier. Il s’est effondré de 60 % en 44 ans. Source : WWF (2018).

En France, les pare-brises désormais immaculés des voitures, qu’il fallait régulièrement nettoyer des cadavres d’insectes qui les jonchaient il n’y a même pas vingt ans, témoignent de l’anéantissement des populations d’insectes, et par conséquent de l’ensemble des espèces qui en dépendent. Un constat largement soutenu par de nombreuses études : 33 % des oiseaux des milieux agricoles ont disparu en trente ans en France, 38 % des chauves-souris en dix ans, 75 % des insectes en l’espace de 30 ans en Allemagne dans des zones naturelles protégées et 67 % dans des prairies en seulement dix ans.

Le système agricole industriel dégrade les écosystèmes et se trouve être une cause majeure de l’effondrement de la biodiversité en France, :
- L'homogénéisation des campagnes (monocultures, agrandissement des parcelles, disparition des haies, des zones humides, des prairies permanentes...) réduit les niches écologiques et les ressources disponibles pour la vie sauvage (Figure 5).
- L'utilisation massive des pesticides a des impacts catastrophiques sur l'ensemble de la biodiversité, touchant tous les niveaux des réseaux trophiques (chaînes alimentaires).
- L’apport excessif d’engrais perturbe gravement les cycles de l'azote et du phosphore. Les nutriments sont lessivés par les pluies et rejoignent les écosystèmes aquatiques en aval, où prolifèrent alors certaines algues ou bactéries (phénomène d'eutrophisation). Leur mort et leur décomposition privent progressivement le milieu d'oxygène et conduit à la mort des autres organismes (ex. marées vertes bretonnes, zones mortes côtières…).
- Le travail du sol fréquent et profond, son tassement par le passage des engins agricoles, et les résidus de pesticides, dégradent la biodiversité de ce milieu et ses fonctions essentielles dans le maintien de la fertilité, la protection des cultures ou la rétention d’eau.

Figure 5 : Carte de France des espaces agricoles à haute valeur naturelle (en gris foncé). À gauche : 1970 ; à droite : 2000.Les espaces agricoles à haute valeur naturelle sont des milieux particulièrement favorables à la biodiversité. Ils combinent (1) la présence d’infrastructures d’intérêt écologique telles que les haies, (2) des pratiques agricoles extensives, et (3) la diversité des assolements (rotations des cultures). Leur surface a diminué de 68 % en 30 ans. Source : Pointereau et al. (2010).

Au niveau mondial, l’expansion des terres agricoles est responsable de 80 % de la déforestation, les forêts tropicales étant les premières concernées. Avec elles sont détruits des écosystèmes ayant les plus hauts niveaux de biodiversité de la planète. Les principales filières agro-industrielles en cause sont l’élevage extensif et la culture du soja en Amérique Latine, et la culture de palmiers à huile en Asie du Sud-Est. Dans cette région, l’aquaculture intensive est la première cause de destruction des forêts côtières (mangroves). Le système alimentaire français participe à la forte demande mondiale pour ces produits, utilisés en alimentation animale ou humaine et dans les usines de transformation.

Par ailleurs, la biodiversité cultivée s'est elle aussi considérablement appauvrie. Sur quelques 6 000 espèces végétales ayant été cultivées par l’humanité, seules neuf assurent aujourd’hui les deux tiers de la production mondiale. La diversité génétique des espèces cultivées a également diminué, à mesure que les multiples variétés locales ont été délaissées au profit de variétés à haut rendement (voir voie de résilience n°4). Ces variétés modernes sont génétiquement très homogènes et adaptées aux pratiques de l'agriculture industrialisée (irrigation, engrais minéraux, pesticides). Ce manque de diversité devient une vulnérabilité dans un environnement incertain, propice aux perturbations climatiques ou biologiques.

Les neuf plantes assurant deux tiers de la production agricole mondiale. De gauche à droite et de haut en bas par importance de production mondiale en 2017: canne à sucre ; maïs ; blé ; riz ; pomme de terre ; soja ; noix de palme ; betterave sucrière et manioc. Crédits : Pngimg, CC BY.

Dégradations de fond : moindre pollinisation des plantes, érosion et perte de fertilité des sols, développement de bioagresseurs D’après le directeur général de la FAO : « Moins de biodiversité signifie que les plantes et les animaux sont plus vulnérables aux parasites et aux maladies. En plus de notre dépendance à l’égard d’un nombre décroissant d'espèces pour nous nourrir, la perte croissante de la biodiversité pour l'alimentation et l'agriculture met en péril notre sécurité alimentaire déjà fragile. ».

La disparition des insectes pollinisateurs sauvages est l'une des menaces les plus emblématiques. On estime qu’environ trois quarts des espèces de plantes cultivées – représentant plus du tiers de la production agricole mondiale – dépendent des insectes pour leur pollinisation.

La biodiversité souterraine est un facteur déterminant de la fertilité des sols. Vers de terre, insectes, champignons et bactéries remplissent de nombreuses fonctions essentielles, telles que la libération des nutriments par décomposition de la matière organique, l'infiltration et la rétention de l’eau de pluie ou la nutrition et la protection des plantes. Or, les pratiques de l’agriculture industrialisée sont peu favorables à une vie du sol riche : faibles apports de matière organique, lourd travail du sol, forte utilisation de pesticides, perturbation des cycles des nutriments… La dégradation de l’activité biologique des sols les réduit à l’état de simples substrats dont la fertilité repose sur des apports croissants d’intrants extérieurs.

Par ailleurs, la prolifération et la propagation des pathogènes, des ravageurs et des espèces exotiques envahissantes sont facilitées dans des agrosystèmes plus homogènes et à faible biodiversité. De nombreuses espèces sauvages sont en effet des prédateurs ou des parasites naturels des bioagresseurs ; leur effet de régulation sur ces derniers est bien documenté.

Syrphe (Scaeva selenitica) adulte butinant une fleur de silène (Silene latifolia). Les syrphes sont des insectes pollinisateurs généralistes au stade adulte. Les larves consomment quant à elles de grandes quantités de pucerons. Crédits : Hélène Rival, CC BY-SA, Wikimedia Commons.

Situations de crises  : calamité agricole d’origine parasitaire ou vague de ravageurs Un exemple historique de crise alimentaire liée à une faible biodiversité cultivée est la grande famine d’Irlande du milieu du XIXe siècle. La sécurité alimentaire du pays reposait en bonne partie sur une seule variété de pomme de terre très largement cultivée. L’arrivée d’un champignon pathogène de type mildiou sur l’île et sa propagation fulgurante dans des cultures homogènes ont fait chuter la production d’environ 30 %. Cet événement, combiné à une situation économique et politique difficile, fut à l’origine d’une famine historique qui conduisit un quart de la population irlandaise à la mort ou à l’exil.

Un cas actuel, particulièrement inquiétant, concerne les rouilles du blé, des maladies provoquées par des champignons du genre Puccinia pouvant causer de lourds dégâts dans les cultures de céréales à paille. Ces pathogènes étant connus depuis longtemps, l’obtention de variétés résistantes a fait l’objet d’efforts de sélection importants pour les blés modernes et a été une vraie réussite. Cependant, l’émergence de souches particulièrement virulentes et plusieurs épidémies récentes en Afrique, au Moyen-Orient et en Europe laissent craindre un retour de ces maladies,. Or la grande proximité génétique des variétés modernes de blé, peut rendre jusqu’à 90 % des surfaces cultivées sensibles à certaines nouvelles formes virulentes de rouilles, et compromettre dangereusement la sécurité alimentaire,.

Moisson d’un champ de triticale (céréale proche du blé) infesté par la rouille jaune du blé dans la région de Huesca en Espagne. Les spores du champignon parasite Puccinia striiformis f.sp. tritici sont à l’origine de cette poudre jaune. Crédits : © Lluís Xanxo.

Voies de résilience : augmenter la population agricole, préserver les terres agricoles, diversifier les variétés cultivées et développer l’autonomie en semences, généraliser l’agroécologie, manger plus végétal

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